Néochamanisme : l’engouement dans les sociétés occidentales

PODCAST : RFI (Radio France Internationale)
Émission “RELIGIONS DU MONDE”
présentée par Véronique Gaymard.

Émission : Religions du monde – Néochamanisme: l’engouement dans les sociétés occidentales du 28/09/2025 sur RFI (Radio France Internationale)

À quoi se réfère le néochamanisme ? Ce qu’on appelle aussi les nouvelles spiritualités suscite un engouement particulier dans les sociétés occidentales depuis les années 1960 – 1980, avec une offre qui a explosé ces dernières années notamment après le Covid. Certains se réfèrent à des «pratiques spirituelles à visée thérapeutique» en utilisant des croyances de populations autochtones (chamanisme de Mongolie ou amérindien), pour répondre à un besoin de spiritualité, de sacré, de purification, pour réenchanter son existence, dans des sociétés de plus en plus sécularisées.

Entretiens présenté par Véronique Gaymard :

  • Denise Lombardi, anthropologue, chargée de conférences à l’EPHE-PSL (École Pratique des Hautes Études), docteure associée au Laboratoire GSRL (Groupe Sociétés Religions et Laïcités), autrice de «Le néo-chamanisme. Une religion qui monte ?» (Éd. Cerf 2023) – Denis Lombardi dirige un séminaire sur le néochamanisme en tant que pratique thérapeutique et spirituelle dans l’Occident contemporain
  • Laetitia Merli, anthropologue (docteure de l’EHESS – École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris), a mené des recherches de terrain pendant de longues années auprès de chamans mongols et sibériens, réalisatrice de documentaires, auteure et thérapeute transpersonnel
  • Eric Marchal propose un accompagnement thérapeutique et psychologique, pratique le chamanisme contemporain avec des stages et des initiations depuis plus de 30 ans.

Religions du monde Par Véronique Gaymard : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/religions-monde/
Religions du monde traite de l’actualité des religions et croyances autour du monde, de sujets de société, la recherche spirituelle, la religion sur Internet, les pratiques religieuses… Des portraits nourrissent également cette émission présentée par Véronique Gaymard, diffusée le dimanche à 10h10 TU.


Le néochamanisme désigne l’adaptation contemporaine des pratiques chamaniques traditionnelles dans les sociétés occidentales. Eric Marchal, chaman et facilitateur en psychologie transpersonnelle depuis 30 ans, y voit un contact direct avec le sacré par l’expérience. Une spiritualité qui allie neurosciences, rituels ancestraux et accompagnement psychologique pour répondre à la quête de sens moderne.

Qu’est-ce que le néochamanisme ?

Le néochamanisme est un phénomène qui a émergé dans les années 1960-1980 avec la contre-culture américaine. Des anthropologues comme Carlos Castaneda et Michael Harner ont popularisé des pratiques rituelles jusqu’alors réservées à des sociétés traditionnelles. Aujourd’hui, ces pratiques connaissent un engouement sans précédent en Europe et aux États-Unis.

Denise Lombardi, anthropologue à l’École Pratique des Hautes Études, distingue le chamanisme traditionnel du néochamanisme contemporain. Dans les sociétés traditionnelles, le chaman est un intermédiaire formé pendant des années, capable de voyager entre les mondes invisibles pour guérir les membres de sa communauté. Dans le néochamanisme, chaque personne peut apprendre à devenir son propre chamane en un week-end. Une démocratisation qui a du bon… et ses limites.

Les trois regards croisés de l’émission

Cette émission de RFI concoctée par Ludivamado réunit trois expertises complémentaires sur le sujet.

Denise Lombardi : le regard anthropologique

Anthropologue italienne, Denise Lombardi a publié en 2023 “Le néochamanisme, une religion qui monte ?”. Elle analyse la fétichisation des traditions ancestrales et le glissement des pratiques rituelles vers un marché du bien-être. Selon elle, l’Occident projette sur le chamanisme une quête de spiritualité désenchantée, souvent individualiste, centrée sur le bien-être personnel plutôt que sur la dimension collective.

Laetitia Merli : de l’anthropologie à la psychothérapie

Docteur en anthropologie, spécialiste du chamanisme en Mongolie et en République de Touva, Laetitia Merli a franchi le pas de la chercheuse à la praticienne. Elle utilise les techniques apprises sur le terrain (voyages au tambour, rites d’incorporation) dans un cadre psychothérapeutique pour traiter traumatismes, phobies et états dépressifs. Elle incarne la charnière entre la science anthropologique et la clinique transpersonnelle.

Eric Marchal : le hiérophante du chamanisme contemporain

Facilitateur en psychologie transpersonnelle depuis 30 ans, Eric Marchal défend le terme de “chamanisme contemporain” plutôt que néochamanisme, qui porte selon lui une connotation new age et syncrétique. Ancien éducateur spécialisé, danseur contemporain et consultant, il allie la rigueur de l’ingénieur à la profondeur du clinicien. Il se définit comme un “hiérophante” : celui qui montre le chemin vers le sacré, comme un guide de montagne. Sa mission : permettre aux personnes de faire elles-mêmes l’expérience du sacré, sans dogme ni hiérarchie.

Eric Marchal intervient à plusieurs reprises dans l’émission pour apporter la voix de la pratique et de l’éthique. Il alerte sur la multiplication des offres post-COVID, le décalage entre compétence et visibilité sur les réseaux sociaux, et la nécessité d’un encadrement rigoureux des états modifiés de conscience.

Les pratiques du chamanisme contemporain

L’émission présente plusieurs rituels adaptés en contexte occidental :

  • Le voyage au tambour : un rythme régulier de 4 à 7 battements par seconde induit des ondes cérébrales theta, les mêmes que dans le rêve ou l’hypnose. Favorise la plasticité cérébrale, la sortie des schémas figés et les contacts spirituels.
  • La hutte de sudation (sweat lodge) : rituel de purification par la chaleur et la vapeur, issu des traditions amérindiennes. Vécu comme une renaissance, un dépassement de soi et un contact direct avec la terre.
  • Les cérémonies sauvages (wild ceremonies) : Eric Marchal propose des rituels en pleine nature, libres de tout folklore ou dogme, pour favoriser un état modifié de conscience et un changement de paradigme.
  • La rencontre avec l’animal totem : un voyage intérieur guidé par le tambour pour découvrir son animal allié (loup, ours, aigle, tigre), devenu un guide spirituel personnel.

Néochamanisme : entre quête de sens et dérives

L’émission n’élude pas les zones d’ombre. Les trois intervenants s’accordent sur les risques :

  • Dérives sectaires : la Miviludes est régulièrement saisie. L’absence de régulation et l’inflation des offres (de 30 praticiens à près de 10 000 en 30 ans en France) créent un terrain fragile.
  • Tourisme chamanique : des occidentaux partent au Pérou, au Mexique ou au Gabon chercher des expériences aux plantes psychotropes (ayahuasca, peyotl, iboga) sans encadrement suffisant.
  • Incompétence dans l’accompagnement de la transe : des stages sont organisés par des gens qui ne savent pas gérer un état modifié de conscience, ce qui peut être traumatisant.
  • Individualisme spirituel : Denise Lombardi critique une spiritualité centrée sur le bien-être personnel qui évacue les dimensions collectives et politiques.

Eric Marchal plaide pour une décriminalisation des plantes psychédéliques en France, avec un cadre qui préserve la dimension initiatique et spirituelle, sans médicalisation exclusive. Les essais cliniques commencent en France, avec 10 ans de retard sur les États-Unis et la Suisse.

Repères et Transcription de la vidéo

[00:05] Introduction par Véronique Gaymard : le néochamanisme en question

[01:01] Denise Lombardi définit le chamanisme traditionnel et sa diffusion en Occident

[05:30] Laetitia Merli présente le chamanisme mongol : transe d’incorporation et tambour

[09:17] Description de la hutte de sudation et de ses effets de renaissance

[10:47] Présentation d’Eric Marchal : accompagnement psychologique et spirituel depuis 30 ans. Il préfère “chamanisme contemporain” à “néochamanisme”, trop connoté new age. Il se définit comme hiérophante : celui qui montre le chemin vers le sacré.

[13:28] Denise Lombardi analyse la fascination occidentale : fétichisation de l’ailleurs et marchandisation du spirituel

[18:23] Reportage en Irlande : le chamanisme celtique comme alternative au catholicisme déclinant

[24:17] Eric Marchal réagit : il voit dans ces rassemblements un appel à la communion avec le groupe, la nature et la vie. L’important n’est pas de copier le passé mais d’évoluer en prenant ce qui est efficient.

[26:25] Laetitia Merli explique les bases scientifiques du tambour chamanique : ondes theta, réseau du mode par défaut, plasticité cérébrale

[28:30] Eric Marchal décrit les demandes des personnes accompagnées : traumatismes, burn-out, anxiété, perte de sens. Le chamanisme contemporain offre une place de vivant au cœur du vivant.

[32:20] Laetitia Merli alerte sur les dérives sectaires et l’importance d’un cadre éthique et d’une vigilance accrue

[36:52] Eric Marchal constate l’inflation des offres post-COVID : on est passé de 30 à 10 000 praticiens en 30 ans. Il dénonce le décalage entre compétence et visibilité médiatique.

[41:41] Eric Marchal milite pour une décriminalisation des plantes psychédéliques et un cadre alliant thérapeutique et initiatique

[44:02] Conclusion : quête de sens individuelle et collective. Eric Marchal rappelle que le chamanisme répond à un besoin profondément humain, à condition d’être bien encadré.

Questions Fréquentes

Quelle est la différence entre chamanisme et néochamanisme ?

Le chamanisme traditionnel est un système relationnel ancestral où le chaman, formé pendant des années, agit comme intermédiaire entre les mondes visibles et invisibles pour sa communauté. Le néochamanisme contemporain, lui, rend ces pratiques accessibles à tous : chacun peut apprendre à voyager au tambour, rencontrer son animal totem ou participer à une hutte de sudation. Eric Marchal préfère parler de “chamanisme contemporain” pour désigner une approche qui intègre les neurosciences et la psychologie, évitant le syncrétisme simplificateur du néochamanisme new age.

Les voyages au tambour ont-ils des effets scientifiquement prouvés ?

Oui. Des recherches scientifiques montrent que le rythme du tambour chamanique (4 à 7 battements par seconde) induit des ondes cérébrales theta, les mêmes que dans le rêve et l’hypnose. Ces pulsations synchronisent l’activité cérébrale, mettent en retrait le réseau du mode par défaut (responsable des ruminations), et favorisent la plasticité cérébrale. Des hôpitaux belges utilisent d’ailleurs la transe chamanique dans la gestion de la douleur.

Comment éviter les dérives sectaires dans le chamanisme contemporain ?

Eric Marchal recommande de vérifier la transparence du praticien : son parcours, sa formation, ses initiateurs. Un accompagnement éthique allie sécurité clinique et profondeur spirituelle, sans dogme ni hiérarchie. Méfiez-vous des offres opaques et des pratiquants sans formation solide. Le bon accompagnement est celui qui vous rend autonome dans votre expérience du sacré, pas dépendant d’un maître ou d’une structure.